Par Marie Emmanuelle Py
Associée cofondatrice All Leaders Initiative
Coaching d’équipes et de dirigeants, Conférencière, Coach ancrée ⚓
A la croisée du sens et de la performance
Depuis le début de l’été, je me dis que je vais recommencer à écrire des textes qui ressemblent à des lettres.
D'abord parce que j'aime ça, ensuite parce qu'à force de voir circuler des écrits parfaitement structurés, parfaitement optimisés, parfaitement fluides, bref de ceux que l’on repère immédiatement… je me dis que nous sommes devenus extrêmement performants pour produire des contenus. Mais parfois moins attentifs à leur singularité. A ce qui pourrait… valoir le coup.
Et cette réflexion m'a conduite vers une question plus vaste :
L'être humain a la capacité remarquable de transformer la rareté en abondance.
Depuis des siècles, nous optimisons. Industrialisons. Devenons un peu obsédés d’avoir en abondance ce qui a de la valeur pour nous.
De la soie, des clous de girofle. Et même des ananas !
Nous rendons accessible ce qui ne l'était pas.
Et c'est une formidable aventure collective, mais elle produit un phénomène curieux (quoique mécanique pour un capitaliste) : à mesure que nous y parvenons, ces choses perdent toujours une grande partie de leur valeur symbolique.
J’ai eu envie de prendre exemple sur l’ananas, puisque mon oncle a été l’un des grands ingénieurs qui a permis sa démocratisation, notamment en le rendant assez cylindrique et prédictible pour qu’il puisse être coupé puis distribué dans des boites de conserve
Le Roy des fruits
Au XVIIIe siècle, l'ananas est probablement le fruit le plus prestigieux d'Europe. Surnommé le "roy des fruits" ou "le fruit de la princesse[1], sa culture est complexe (impossible à faire pousser sous nos latitudes), son transport difficile et sa conservation délicate.
Sa chair dorée et sucrée ne ressemble à rien d’autre. Posséder un ananas est alors un signe de richesse comparable à certaines œuvres d'art. On en retrouve sur des tableaux royaux; et j’ai lu qu’il ornait certaines rampes d’escalier de Buckingham Palace.
Quant à ceux ceux qui n’avaient pas les moyens de s’en faire offrir un, ils pouvaient les louer pour impressionner leur convives !
En fait, ce qui était précieux concernant l’ananas n'était pas le fruit. C'était ce qu'il racontait.
Aujourd'hui l'ananas est partout. Le fruit n'a pas changé, son histoire non plus. Sa rareté, si. Et avec elle, une partie de la valeur que nous lui accordons.
Ce n’est plus l’ananas qui est rare, c’est notre capacité de nous émerveiller devant son goût.
Le même mécanisme se retrouve partout.
Par exemple,
la photographie a cessé d'être un événement
Pendant plus d'un siècle, prendre une photographie était un acte important : on choisissait le moment, on préparait la scène, on mettait ses plus belles tenues, on attendait parfois plusieurs jours avant de découvrir le résultat de cette petite victoire contre le défilement du temps[2], et on l’affichait bien en vue, puis transmettait ce témoin aux générations futures.
Aujourd'hui, nous n'avons jamais autant photographié. Le nombre d’images générées chaque jour se compte en milliards. Et pourtant, qui regarde encore réellement ses photographies ? Qui les imprime même ?
L'abondance a transformé leur statut : ce n’est plus la photographie qui est rare, c’est l’attention.
Le luxe ne disparaît jamais. Il se déplace.
Lorsque certains biens deviennent accessibles à tous, ils cessent progressivement de jouer leur rôle distinctif.
La valeur se déplace alors ailleurs. Vers l'artisanat, vers le temps, vers la discrétion, vers ce qui ne peut pas, en pratique, être produit en masse.
Et de voir dans certaines élites contemporaines émerger le « quiet luxury[4] », et un système de valeur qui déprécie le fait de porter un objet très visible, mais qui donne la priorité au fait de pouvoir disposer librement de son agenda.
Le vrai luxe n'est plus nécessairement ce que l'on montre, mais ce que l'on peut se permettre.
Quid de l’intelligence ?
Pendant des siècles, l'accès au savoir a constitué un privilège.
Les bibliothèques étaient rares et les livres coûteux. Je me souviens de la première Enclyclopedia Universalis que mes parents ont acheté en plusieurs fois à un représentant. Elle trônait fièrement dans notre bibliothèque et nous épargnait le trajet vers la bibliothèque municipale tous les 4 matins !
Depuis les années 2000, une grande partie de la connaissance humaine pouvait être retrouvée via un PC. Aujourd'hui, elle est accessible depuis un téléphone, et désormais, les intelligences artificielles rendent disponibles une réponse synthétique épargnant même la recherche en quelques secondes.
Sans rentrer sur le débat sur l’approximation de certaines réponses (vu ce que j’ai lu sur mes domaines de compétence, je reste prudente !) Tout ce que nous voulons savoir, nous pouvons y avoir accès ! En tous les cas avoir accès à une réponse. Rien ne reste en suspens.
Je trouve ce mouvement extraordinaire, soit, mais il pose une question majeure :
Si l'information devient abondante, si les réponses deviennent abondantes, si les solutions deviennent abondantes, alors qu'est-ce qui devient rare ?
Je fais l'hypothèse que la valeur se déplace à nouveau.
Vers le discernement et le jugement, dans un premier temps.
Vers le raisonnement surtout, qui se verra dans la qualité des questions et la qualité des relances.
Vers la profondeur de la réflexion et les nombre de liens que nous pourrons faire avec d’autres savoirs, d’autres disciplines.
Vers cette forme de lenteur intérieure qui permet de nous satisfaire, ou pas, à partir de quelque chose de plus solide que l'impulsion ou l’urgence du moment.
Ce qui reste rare : la capacité à penser
Car l'histoire humaine n'est pas celle de la disparition de la valeur mais celle de ses déplacements successifs.
Chaque progrès technique résout un problème, puis crée une nouvelle rareté.
Nous avons produit l'abondance de biens, puis le temps est devenu rare.
L’abondance des liens, puis l’attention est devenue rare.
Nous avons produit l'abondance d'informations, puis notre esprit critique est devenu rare.
Nous produisons aujourd'hui l'abondance de réponses.
Peut-être sommes-nous en train de découvrir que ce qui devient rare désormais, c'est la capacité à penser.
Non pas penser vite, mais penser profondément. Penser dialectique. Penser comme les anciens, le temps que cela durera.
Et dans un monde où presque tout pourra être optimisé, cette rareté-là pourrait bien devenir l'une des plus précieuses.
